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surtout la comédie: l'un, fait pour la cour, était forcé de vivre, pendant les vingt dernières années de sa vie, loin de la résidence, l'autre, fait pour le couvent, était obligé de vivre à la cour.
On a fait grand tort à Bossuet de lui reprocher qu'il avait conseillé la révocation de l'édit de Nantes et la persécution des huguenots. Au contraire, il éloigna toute espece d'appareil militaire de son diocèse de Meaux, et méême les protestants louèrent sa douceur. Ce fut justement lui qui a rédigé, en 1698, la déclaration du roi, par laquelle il fit cesser les dragonnades et d'autres mesures de violence contre les protestants. ²*)
Mais Fénelon, dont on a tant loué la tolérance et la douceur envers les protestants, ne doit point avoir été très tolérant dans la maison des Nouvelles Catholiques et dans sa mission en Poitou. ²⁰) Méême de Mme Guyon il écrivit:„S'il est vrai que cette femme ait voulu établir ce système damnable(de Molinos), il faudrait la brüler, au lieu de la communier, comme l'a fait M. de Meaux.“ On a découvert, par des actes nouvellement publiés, quelles scènes affreuses se sont passées, sous la direction de Fénelon, aux pauvres jeunes filles qu'on avait dérobées à leurs parents et incarcérées dans ces maisons des Nouvelles Catholiques, il semble même que les dragons aient ravagé les pays des protestants, presque sous les yeux de Fénelon. Mais en prélat, il semble êétre devenu plus tolérant. Du moins, on raconte qu'il y a eu beau- coup de protestants et de jansénistes dans son diocèse de Cambrai. Quant à ses écrits, on trouve, principalement dans ses lettres, des passages qui montrent un point de vue très rigoureux et trèés intolérant, et d'autres qui manifestent une tolérance et une charité admirable.
Qu'on regarde encore ses autres contradictions. Peu de temps apres avoir écrit ses lettres si humbles à Bossuet, dans lesquelles il assure, comme un enfant, de ne s'écarter ja- mais de la doctrine de son directeur, il s'écarte et se cache de lui et refuse opiniatrément tout essai de s'entendre amicalement avec son ami paternel. Il appelle Madame Guyon son amie, mais après il se vante lui-mêème de ne pas avoir dit mot pour la justifier, ni pour l'excuser ni pour adoucir son état.„Des que la doctrine a été sauvée“, écrivit-il à Mme de Maintenon, le 2 aoüt 1696,„sans épargner les erreurs de ceux qui sont dans l'illusion, j'ai vu tranquillement madame Guyon flétrie et captive.“*²*)
Tour à tour jésuite, janséniste, quiétiste, allié des jésuites, il protesta enfln solennelle- ment contre le soupçon de favoriser les jésuites dans son diocèse.
Qu'est-ce que nous en jugerons? Est-ce qu'un homme tel que Fénelon, dont la pureté et la sincérité des moeurs sont généralement vantées, qui a été tant respecté même par les ennemis de la France pendant la guerre de succession en Espagne, surtout par le prince Eugene et le duc de Marlborough, n'a été en effet qu'un hypocrite, qu'un Tartufe? Ou peut-on croire que l'ambition et la vanité aient été les seules raisons de ces inégalités?²⁵)
Il est vrai qu'il a voulu jouer un rôle à l'église et à la cour, mais il en a eu aussi la vocation. Peu de ses contemporains ont eu autant d'esprit que lui. Et pourtant, si l'on regarde sa modestie aimable, son dévouement ingénu, sa piété sincère, on ne peut croire qu'un tel homme n'ait été agité que par l'’ambition et par la vanité. II faut chercher une autre explication de son inconstance.
25) Bausset, Histoire de Bossuet IV, p. 102. ²⁸) Douen, l'intolérance de Fénelon, études historiques d'après des do- cuments pour la plupart inédits. Paris 1872. ²⁷) Bausset, Histoire de Fénelon I. p. 527. ²³) Mémoires de St.-Simon I, p. 123 et 124. Scholderer, zur Characteristik Fénelons(Programm der höh. Bürgerschule zu Frankfurt a,M. 1868.)


