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Meaux, où l'évéque jouissait du repos de la solitude. Le parc de Germigny était pour Fénelon une espèce d'académie platonique; car c'était là que le grand maitre aimait à s'ouvrir et à. montrer les trésors de son coeur et de ses connaissances. Le jeune abbé lui soumit ses premiers travaux littéraires, que Bossuet corrigea par des notes marginales. En 1687, il recommanda son élève pour les missions du Poitou, d'où Fénelon écrivit quelquefois à son ami paternel. Mal- heureusement il ne s'est conservé de cette correspondance qu'une seule lettre, que le cardinal de Bausset a fait imprimer dans son„Histoire de Fénelon“, lettre d'un grand intérét. Lors- qu'il eut été nommé précepteur du duc de Bourgogne, Bossuet écrivit de Germigny à la marquise de Laval, le 18 aoüt 1689:„Enfin, Madame, nous ne perdrons pas M. l'abbé de Fénelon; vous pourrez en jouir; et moi, quoique provincial, je m'échapperai quelquefois pour 'aller embrasser.“9¹⁶) Loin d'etre jaloux des succès extraordinaires de Fénelon, il lui exprima sa surprise et son admiration. Les deux amis restèrent dans les meilleures relations jusqu'à la controverse fatale sur le quiétisme.
Fénelon était justement au comble du bonheur et des honneurs à la cour, qui était enchantée par son esprit et par son éloquence naturelle, lorsqu'il se laissa entrainer dans les affaires fächeuses de Mée Guyon, spiritualiste extravagante, qui, après avoir abandonné ses trois enfants, avait traversé la France du Sud au Nord et était venue à Paris, pour faire des oeuvres de charité et pour propager la domination du Saint Esprit. Mise au monde déjà au huitième mois, négligée par ses parents, qui préféraient les garçons, élevée sans amour maternel, maltraitée par des religieuses, éprouvée par tant d'accidents, nourrie par les livres du mystique François de Sales et attachée à l'oraison, puis amoureuse des romans et livrée à la vanité mondaine, mariée, déjà à l'age de 15 ans, sans son propre choix, à un gentilhomme qu'elle n'aimait pas, chicanée par sa belle-mère presque tonte la journée, sans trouver aucune personne qui püt la consoler, Mne Guyon avait mené une vie triste et contrainte jusqu'à la mort de son mari. Alors elle voulut jouir de sa liberté et se jeta aux bras du fanatisme, sans égards à ses devoirs maternels, à la doctrine de l'église catholique et même aux bornes fixées à la femme. ¹⁷) C'est ce qu'il faut savoir pour bien juger cette dame malheureuse.
Aprèés une détention de huit mois, ordonnée par l'archevéque de Paris. M. de Harlai, elle fut délivrée par l'influence de Mme de Maintenon et introduite, par la duchesse de Béthune, chez les duchesses de Beauvilliers et de Chevreuse, filles du ministre Colbert, qui étaient alors très intimes avec Mme de Maintenon et avec l'abbé de Fénelon. Ce fut chez elles que celui-ci fit, ou commencement de l'année 1689, la connaissance de Mme Guyon. Prévenu, avant cette rencontre personnelle, contre une mère qui avait abandonné ses enfants pour mieux servir Dieu et l'eglise, Fénelon fut frappé et enchanté de retrouver chez elle les maximes et le lan- gage des auteurs mystiques, qu'il avait étudiés avec prédilection depuis sa jeunesse. La liaison de leurs âmes sympathiques devint bientôt très intime. Mais Mme de Maintenon, plus froide et plus sévère que lui, se refroidit de plus en plus pour Mée Guyon, qu'elle avait protégée d'abord, lorsque les évéques de Chartres, de Chalons-sur-Marne et de Meaux(Godet-Desmarais, Noailles et Bossuet), comme Tronson et Bourdaloue, à qui elle avait demandé leur opinion, eurent trouvé dans Mame Guyon l'esprit quiétiste de Molinos, lequel vient d'etre condamné 0) Bausset, Histoire de Fénelon I., p. 116. ¹⁷) Vie de Madame Guyon.


