Lafontaine comme fabuliste.
Depuis les temps les plus anciens nous rencontrons la fable chez tous les peuples civi- lisés. Les Orientaux dont l'imagination vive préfère les paraboles ont produit Lokman et Pil- pay, les Grecs Esope et Gabrias, les Romains Phèdre. C'est de ces anciens auteurs, qu'est né ce genre de poésie didactique que l'on a l'habitude de nommer fable d'Esope ou apologue. Quelle est l'essence de la fable? La fable veut nous donner une règle de morale ou de sagesse repré- sentée sous une image prise dans le monde physique. La fable est donc composée de deux parties, d'un corps et d'une ame, le corps est le récit, ldme la morale qui y est contenue. Elle est une philosophie déguisée, qui ne badine que pour instruire et qui instruit toujours d'autant mieux qu'elle amuse. Loin de nous donner une définition simple et sèche d'une vertu ou d'un vice, elle nous peint une vertu, un vice par un exemple, par une action tantòt comique, quel- quefois tragique, mais toujours intéressante.
Les fables de Lokman et Pilpay sont pleines de paraboles et surchargées d'une morale prolixe qui manque souvent de justesse et de clarté; elles ne laissent aucune impression précise; celles d'Esope au contraire sont concises et simples et font toujours sentir que leur unique but est'enseignement de la morale. Chez les anciens la fable n'est que le développement d'une pensée morale, c'est pour cela que la concision et la simplicité en sont, pour ainsi dire, la loi générale.
Phédre qui le premier traduisit en vers ces inventions d'Esope, reconnut cette loi, il est simple, facile et mesuré, quoiqu'il leur donnât une certaine élégance, un ornement poëtique.
Lafontaine admire aussi l'élégance et l'extrème brièveté dans les fables de Phodre,„mais“, dit-il dans la préface de ses fables,„ce sont des qualités au-dessus de ma portée. Comme il meétait impossible de l'imiter en cela, j'ai cru qu'il fallait en récompense égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait etc. La simplicité est magnifique chez ces grands hommes; moi qui n'ai pas les perfections du language comme ils les ont eues, je ne la puis éléver à un si haut point. Il a donc fallu se récompenser d'ailleurs. C'est ce qu'on demande aujourd'hui on veut de la nou- veauté et de la gaieté. Je n'appelle pas gaieté ce qui excite le rire, mais un certain charme, un air agréable, qu'on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux.“ C'est par ces mots que Lafontaine a exprimé lui-même la différence qui existe entre les fables des auteurs
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