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nous étonner, puisqu'il chaâtiait d'une manière inexorable les folies de son siècle, aussi bien les folies littéraires que les folies sociales. C'étaient ces gens qui cherchaient à ternir sa glöoire, qui savaient mème trouver moyen d'empècher la représentation de sa pièce, et dont il se ven- geait par les traits de sa satire, sans toutefois oser désigner ces personnes par leurs véritables noms. C'était laà la raison qui lui faisait choisir des noms grecs ou latins, et ces noms inventés marquent dans toutes sas pièces le meme caractéere. Le nom de Harpagon, du grec&ονσσαε ou du latin harpago, grappin d'abordage, semble signifier un homme qui a les doigts crochus par l'ha- bitude qu'il a de ramasser de l'argent avec rapacité, et de le retenir. Dans une autre comédie de Plaute il signifie un homme rapace. Un poète italien du seizième siècle, dont Molière connaissait les comédies, a employé ce mot pour désigner un homme du caractère de Pantalon. Peut-être aussi Molière, en formant ce mot, a-t-il eu en vue le passage de l'Aululaire II. 2. 24 aurum mihi intus barpagatumst. Plaute est le seul auteur romain qui ait employé le mot harpagare.
Plusieurs personnages connus ont fourni à Molière des traits pour son portrait de Har- pagon. Le Lieutenant Criminel Tardieu et sa femme,*) assassinés à Paris quelques années avant la publication de l'Avare, lui ont fourni la scène de maitre Jacques, de ses chevaux et du cocher emprunté, ainsi que celle des habits usés de ses domestiques la Merluche et Brin- davoine. Ces deux noms semblent èêtre formés par Molière à l'instar du nom de Congrion, que Plaute donne à un des cusiniers pour en faire un jeu de mots(III. 1). Congre est un poisson de mer semblable à une anguille. Congrion donc semble désigner une personne d'une taille maigre et svelte, d'une constitution sêche. IIl en est de mème des noms des deux laquais de Harpagon; merluche est le nom qu'on donne à la morue sèche, et Brindavoine est brin d'avoine. L'anecdote du vol de l'avoine est racontée sur un certain cardinal. L'usure que le père veut exercer sur le fils est attribuée au président Maslou, seigneur de Bercy; Molière a emprunté cette scène à la Belle Plaideuse de Bois-Robert. Les autres noms de l'Avare n'offrent rien de remarquable. Il en est de même de ceux de l'Aululaire. Le nom d'Euclion du moins n'offre rien qui ait du rapport avec le caractère d'un avare.
Procédons enfin à l'examen de ce que les deux pièces ont de commun, Quand deux poèdtes traitent la mème matière, qu'il tracent ou développent le mème caractère, il ne faut pas s'éton- ner de ce qu'ils se rencontrent en certaines situations ou en certaines expressions, comme nous avons vu plus haut par rapport à Shylock et à Harpagon. On ne peut donc pas douter que quelques concordances entre Molière et Plaute ne doivent etre expliquées de cette manière. Mais dans un grand nombre de cas on ne peut pas etre incertain de ce qu'il s'agit d'emprunt, puis- qu'on sait que la pièce de Plaute a servi à Molière de cadre qu'il a rempli pour en faire son Avare, et qu'il n'a pas toujours bien rempli. Beaucoup de choses qui paraissent toutes natu- relles dans le simple citoyen Euclion, paraissent affectées et recherchées dans le seigneur Har- pagon.— Les personnes des deux comédies correspondent de la manière suivante: Harpagon est Euclion, Anselme est Mégadore; Elise, fille de Harpagon, qui Noit épouser Anselme, est Phédrie, fille d'Euclion, qui doit épouser Mégadore, avec cette différence que la dernière ne
*) Remarque. Babonette, dans les Plaideurs de Racine, qui sait si bien conduire un ménage, n'est encore nulle autre que la femme du Criminel Tardieu, et aussi Boileau donne dans sa dixième satire un portrait de ce couple fameux.


