4 1
Mais on pourrait bien proposer la question, si l'avarice, cette passion monotone, peut convenable- ment devenir le sujet d'un drame, et si elle n'est pas plutét du domaine le la satire ou de celui du roman. Du moins Molière, malgré son talent éminent, n'a-t-il pas si bien réussi à peindre ce caractère, qu'il a réussi a en tracer d'autres. Horace s'occupe de l'avarice dans plusieurs de ses satires. Surtout dans la première il nous dépeint fort bien un plaisant homme qui, à force de jeuùner par économie, se trouve dans un si grand épuisement qu'il est près de mourir; au lieu de rétablir sa santé par une petite dépense, il aime autant monrir de maladie que de mourir de pauvreté. II faut bien que l'avarice ait été assez répandue dans l'ancienne Rome, car outre Horace, qui la flagelle non seulement dans ses satires, mais encore dans ses odes(II. 18.), ce sont Perse et Juvénal qui ont chätié cette passion ridieule, et c'est à ces trois satiriques, surtout à ce dernier, que Boileau a beaucoup emprunté. Boileau traite cette matière dans sa huitième satire, dans laquelle il fouette les passions humaines. ainsi que dans la dixième satire, dirigée contre les femmes. Dans celle-ci il s'attaque au Lieutenant Criminel Tardieu et à sa femme Marie Ferrier dont nous parlerons plus bas. parce qu'ils ont fourni aussi à Molière des traits pour le caractère de l'Avare. Shakespeare, ce grand peintre des passions humaines, n'a choisi dans aucun de ses drames Pavare pour héros principal. Shylock, dans le Marchand de Venise, n'est pas tant avare qu'un usurier qui immole une partie de sa fortune pour étancher sa soif de vengeance, que lui ont inspirée la persécution religieuse et le mépris; il ne sert, pour ainsi dire, qu'à donner du relief au marchand généreux. Quoiqu'il ne soit pas vraisemblable que Molière ait connu les drames de Shakespeare, ces deux poèëtes se rencontrent dans la mème idée. Molière, de mème que Shakespeare, fait exprimer à son avare le désir de voir sa fllle plutôt morte, que d'avoir perdu tant de bien à cause d'elle. Les Francais, préoccupés par les soi-disant règles d'Aristote, ont eu de tout temps un grand dégoũt des irrégularités, du chaos, qui règnent, selon eux, dans les drames anglais, sur- tout dans ceux de Sbakespeare. Au dix'septième et au dix-huitième siècle on ne connaissait guere ce poète en France. Voltaire, par exemple, qui parle de tout, et qui connait assez bien la littérature anglaise, ne parle presque poini de lui, et s'il le fait, il en parle avec dédain. II parait presque que les peuples romans n'apprendront jamais à apprécier les productions de l'esprit germanique. Mème les eritiques français de l'école moderne n'hésitent pas à assigner à Molière sa place à côté de Shakespeare, et pourtant il) a entre ces denx poètes cette distance qui sépare le talent, même le plus éminent, du véritable génie.— Parmi les auteurs mo-
.
dernes il y en a deux qui ont tracé d'excellents portraits d'avare, Boz Dickens dans son Chant de Nostl et Balzac dans son Eugénie Grandet. Ce dernier roman surtout est reconnu par les critiques pour un véritable chef-d'oeuvre. Deux poètes ont traité l'avarice dans la forme dra- matique, Plaute et Molière. Plaute a emprunté sa comédie au Grec Ménandre, dont la pièce a péri dans les flammes de Constantinople. On ne sait pas si la pièce de Plaute est une simple traduction de celle de Ménandre, ou bien si c'est un ouvrage original. La comédie de Plaute a servi de canevas au poète français. Une comparaison de ces deux pièces ne sera peut-être pas sans intérèt.
Harpagon a deux enfants, klise et Cléante, qui souffrent cruellement de la rigoureuse épargne que leur père exerce sur eux. Sous le déguisement d'intendant il s'est introduit dans


