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lulaire de Plaute et nous posons la question: Molièere a-t-il éãgalé Plaute? Après tout ce que nous venons de remarquer, il n'y a pas d'autre réponse possible que celle-ci: Molière n'a pas seulement égalé son modèle ancien, il l'a surpassé. Ce n'est, pas dire qu'il n'y ait pas de défauts dans la pièce; sous ce rapport nous avons déjà dit notre avis sur les motifs du consentement de Mariane au mariage avec Harpagon (page 15). On pourrait ajouter que Molière aurait da éviter cette combinaison de faire Anselme le père de Valère et de Mariane, et de causer par là une scène fort sentimentale, peu naturelle et tout-à-fait hors de sujet ⁰¹); il y a plus, cette scène entre Harpagon et son fils Cléante, où les deux se disputent leur amante, Mariane et Harpagon finit par donner sa malédiction à son fils, qui se moque de son poͤre, enfin la rivalité entre père et fils— tout cela est d'une invention fort malheureuse, qui mérite le reproche que Rousscau a exprimé à cet égard ⁹²). Mais à part ces défauts, qui ne sont pas d'une importance à faire tort à la peinture des caractères en général, il faut admirer ce tableau de l'avarice dessiné avec une vivacité, une finesse et une force que nous trouvons nulle part dans la pièce de Plaute; enfin, la pièce de Molière démontre la supériorité de la comédie de caractére sur la comécdlie de fantaisie ou d intrigue.
Revenons à Shakespeare; quelle est la place que sa-Comedy of errors⸗ occupe vis-à-vis des Ménechmes de Plaute? La reproduction de Shakespeare est-elle supé- rieure à l'original? Shakespeare s'est-il élevé à un genre de comédie plus haut que Plaute? La comédie des-Ménechmes- est une pièce de hasard ou de fantaisie, comme nous avons vu plus haut, et la ⸗comédie des erreurs- appartient au méême genre. Pour une comédie de caractère, il faudrait un personnage principal, autour duquel se groupent les autres personnes et dont le caractère serait le ressort et la source de toute l'action. Y a-t-il un tel caractère principal? Non, il n'y en a pas; les jumeaux n'ont pas de caractère prononcé, ni celui d'Epheèse ni celui de Syracuse; ce sont tout simplement des röles ou, si l'on veut, des marionnettes créées et mises en mouvement par la fantaisie du poëte. Il en est de même des deux esclaves qui ne servent qu'à faire ressortir les rôles de leurs maitres, et quant aux autres personnages, pas un seul ne mérite le nom d'un ⸗caractère-. Du reste, il ne faut pas aller cher-
*¹) C'est la Vme scène du Vme acte; elle est remplie de miracles de toutes sortes: une famille dans un naufrage— pas un membre de la famille ne périt— le fils sauvé par un vaisseau espag- nol— la fille sauvée par un corsaire— dix ans d'esclavage— le pdre sauvé h la nage à ce qu'il parait— reconnaissance touchante— tout le monde ému; il faut avouer que le contes de„Mille et une nuits“ sont tout ce qu'il y a de plus vraisemblable à côté de cette scène.
*² Voir Laharpe:„Rousseau fait un reproche très-sérieux à Molidre de ce que le fils d'Har- pagon se moque de son père quand celui-ci-dit: Je te donne ma malédiction. La réponse du fils: Je n'ai due faire de vos dons, lui parait scandaleuse. II prétend que c'est nous apprendre la malédiction paternelle.— Cours de littérature, tome Vę, p. 462.


