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Les coeurs étaient préparés par la religion, et les larmes toutes prètes à couler.
La peinture naive de Philoctete en proie à un mal cruel, et abandonné dans une ile
déserte; celle d'Hécube tombant de douleur et de saisissement sur le théätre; celle
de Phèdre, déplorant une passion qu'elle déteste, et qui la tue; c'en était assez pour faire pleuerer toute la Grèce.
S'il est vrai que les passions tragigues, la pitié et la terreur, sont les passions d'une âme qui sent sa faiblesse plus que sa force, il y a apparence que les Grecs étaient plus préts du but que nous. La Tragédie moderne est plus riche, plus savante, plus philosophique, mais Pancienne était plus près de la nature.
Avant Eschyle, les Choeurs tenaient beaucoup plus de place; il les acçourcit, et releva l'élocution des héros. Du reste, ce poète, tout en évitant la trop grande sim- plicité, donna à la Tragédie un air gigantesque, des traits durs, une démarche fougeuse, dont il est toujours resté des traits dans les Choeurs. C'était la Tragédie dans sa rigoureuse jeunesse, qui avait besoin d'ètre ramenée de ses écarts, et réduite à un cer- tain point de maturité que P'art seul et le temps ajoutent aux inventions nouvelles.
Eschyle donna, selon Suidas, quatre-vingt-dix pièces au théàtre, dont il nous reste encore sept. Dans les Luménides, le Choeur et composé de Furies!) aux cheveux de serpens, ce qui fit un tel effet, que des enfants en moururent et des femmes accou- cherent de frayeur.
Le maitre en Poétique de Sophocle fut Eschyle, Euripide, le rival de Sophocle.
Sophocle d'Athènes était„6 pour la Tragédie; il possédait un grand fond de génie, un goãt délicat, une facilité merveilleuse pour T'expression, et réduisit la muse tragique aux règles de la décence et du orai. Elle apprit de Sophocle à se contenter d'une démurche noble, assurée, sans faste, sans cette fierté gigantesgue, qui est au-de la de ce qu'on nomme T'héroigue. Le coeur s'intéresse dans toute l'action; les vers sont travaillés avec soin, en peu de mots, Sophocle s'élève par son génie et par son travail
1) Furies, Erinnyes ou Luménides, filles d' Enfer, selon d'autres, de l'Achéron et de la Nuat. Elles étaient trois, savoir: Alecton, Mégeère et Tisiphone; elles chatiaient dans le Tartare, et flagel- laient avec des serpens et des flambeaux ardens ceux qui avaient mal vécu. On les représente coif- fées de coulèvres, tenant des serpens et des flambeaux dans leurs mains.
Quare facta virùm mulctantes vindice poena, Eumenides, quibus anguineo redimita capillo Frons exspirantis praeportat pectoris iras, etc. Catull. in Argonaut.


