Quant à l’'ordonnance, la pièce de Ro- trou est remarquable. Le poòte, je l'ai dit plus haut, appartenait à son début à l'cole de Le Hardy. Plus tard, il fut mitigé par Cor- neille, et son Venceslas le prouve.
La pièce espagnole est divisée en trois journées, celle de Rotrou en cinq actes. Le drame de Roxas se passe en cinq jours(vingt jours d'après une autre leçon), le drame fran- çais en vingt-quatre heures. Roxas nous pro- mône du palais du roi dans celui de Cassandre, puis dans la rue, puis dans la prison. Ro- trou, par contre, observe strictement l'unité de lieu. On pourrait ajouter: malheureuse- ment, car, ainsi, il est difficile de s'expliquer le commencem nt du quatrième acte, qui se passe la nuit chez Cassandre. Pourquoi la duchesse demeure-t-elle au palais du roi, qu'elle aurait tant de raison d'éviter par crainte de Ladislas?
L'unité de l'action y est, il est vrai, un peu dérangée par les amours de Fédéric et de Théodore. Rotrou a eu le bon sens de supprimer le spectre que rencontre Roger en venant d'accomplir son crime, et qui lui cause une telle frayeur, qu'il s'’évanouit. Chez lui, Ladislas est aussi trouvé inanimé dans la rue, mais cela s'explique par une perte de sang provenant d'une blessure que son rival lui a faite avec le poignard que lui-mème avait laissé tomber en fuyant; dé- tail qui semble tout naturel.
Mais ce qui est tout à l'avantage de la pièce espagnole, o'est que Fédéric y est moins soumis et moins ridicule que chez Rotrou, quoique tout aussi complaisant envers les jeunes amants. Du reste il faut remarquer que cette soumission servile, qui sied si mal à un homme tel que Fédéric, ce procédé si monotone et presque ridicule était indispen- sable à Rotrou pour maintenir Ladislas dans son erreur. Car dès que Fédériec nommait le
nom de Théodore, la jalousie de Ladislas
n'avait plus de raison d'être, et par consé-
quent la pièòce était finie.
C'est un grand défaut sans doute, mais il y en a un plus grand encore: le dénoue- ment de la pièce, chez Rotrou autant que chez Roxas, ne saurait nullement nous satis- faire..
Pourquoi Alexandre devait-il mourir de ses blessutes? N'était-ce pas assez que de
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blesser son frère, fallait-il le tuer? Et puis, comment le criminel pouvait-il triompher et devenir roi; et, enfin, ce qui est plus révol- tant encore, comment Cassandre pouvait-elle le récompenser de sa main, lui, qui l'avait poursuivie de ses ignobles désirs et qui avait tué son époux? Car si Cassandre ne lui ac- corde pas sa main sur-le-champ, nul doute qu'elle ne le fasse un jour, puisque elle ne lui défend pas de l'espérer. II paraft qu'en cela Rotrou s'est rappelé le dénouement du Cid. Mais il le fit très mal à propos, car il ou- bliait que, si Chimène accorde sa main à Ro- drigue qui avait tué son père, le meurtrier avait toutes les sympathies pour lui, et qu'en tuant son adversaire en duel, il ne faisait que son devoir.
Si la fin de la pièce laisse à désirer, Uexposition, par contre, est admirée à juste titre.
On ne peut instruire le public de l'état actuel des choses et lui faire connattre les principaux caractères plus rapidement que ne le fait Rotrou dans cette pièce.
Quant au style, il porte bien la marque de Corneille. Cependant Rotrou y a mis du sien, comme dans tout ce qu'il imite. Peut- étre serait-il plus juste de dire que, ce qui caractérise le style de Rotrou autant que ce- lui de Corneille, l'énergie, a passé non de Corneille à Rotrou, mais au contraire de Ro- trou à Corneille. Car Rotrou est énergique dès son début, tandis que Corneille ne le de- vient qu'assez tard.
L'auteur du Cid appelait Rotrou„son père“ quoique plus dgé que lui de quelques années et bien supérieur en fait de talent. Donc il reconnaissait lui devoir beaucoup. Que pourrait-il done lui devoir, sinon la vi- gueur du style et lav erve dramatique? Heu- reusement Corneille ne confond pas l'énergie avee la grossièreté, méprise de Rotrou d'au- tant plus déplorable, qu'elle revient assez sou- vent dans son Venceslas. Ladislas qui traite Cassandre d'insolente, Cassandre qui traite Ladislas de suborneur,(acte II. sc. 1.) lui reprochant ses„sals plaisirs““ ne sont plus énergiques, ils sont grossiers et indécents.
Certes les expressions impropres et am- poulées ne manquent pas, mais il y en a. moins qu'il n'était permis d'en avoir dans un


