sa résolution est prise, il mourra. Ortis ne veut pas se donner la mort loin du lieu qui le vit naitre, il retourne aux collines eugéanes. Avant d'en finir avec son existence malheureuse et troublée, il révèle un secret qui lui causait beaucoup de remords. Dix mois auparavant il avait tué un homme par accident. En revenant le soir d'une promenade à cheval, il fut surpris par un orage. Entrant dans une allée sombre et tres étroite il vit à quelque distance un homme devant lui. Comme il lui était impossible d'arréter son cheval, qui avait pris le mors aux dents, il cria à cet homme de se jeter à gauche. Celui-ci, qui croyait voir venir le cheval droit à lui, se jeta à droite et eut la cervelle écrasée par les sabots de l'animal. Ortis, quoique pourvoyant aux besoins de la veuve et des enfants du malheureux, est pour- suivi de remords et souvent il croit voir le spectre sanglant de sa victime se äresser devant lui. Avant de se donner la mort, il prend congé de sa mere et se tue à sa maison de campagne avec son poignard. 3.
Est-ce que Jacopo Ortis est une imitation de Goethe? Telle est la question qui se présente tout d'abord à l'esprit du lecteur des deux livres. Cette question, Foscolo l'a résolue lui-méême.
Il avait commencé à écrire un roman dans lequel, outre l'histoire de sa propre vie, il voulait donner son opinion sur le suicide, sujet sur lequel il avait médité beaucoup depuis sa jeunesse. Le commencement du livre était déjà imprimé, lorsque l'auteur partit pour l'armée et remit les feuilles imprimées à son hôte. Celui-ci eut l'indiscrétion de livrer ces feuilles à un imprimeur qui les publia, augmentées d'un récit ridicule auquel Foscolo lui-même n'avait jamais songé. Lorsqu'il fut de retour de l'armée, il fit insérer une protestation éner- gique dans un journal et entreprit lui-mêeme de publier son livre. C'est à ce moment qu'il connut le livre de Goethe. II profita de cette lecture pour changer la composition de son roman. En admettant que l'auteur n'eüt pas donné lui-même ces explications dans la notice bibliographique insérée à la suite de l'édition de Londres en 1814, et dans ses lettres, il ne pourrait exister le moindre doute que Jacopo Ortis ne soit entierement calqué sur Werther. Il est facile de le prouver.
Ainsi, en ce qui concerne son œuvre, Goethe a su trouver la meilleure forme existante pour intéresser et captiver le lecteur. Dans la Nouvelle Héloise de Rousseau, roman qui jusqu'à un certain degré se prête à une comparaison avec Werther, nous avons un mélange de lettres écrites par quatre ou cinq personnes difféerentes. Cette circonstance distrait le lecteur et le rebute en exigeant un effort continuel de la mémoire, afin de ne pas perdre le fil de la narration. Goethe, voyant les avantages qu'offre un roman sous forme épistolaire a amélioré le plan de Rousseau. Nous sommes en présence d'un seul homme qui adresse ses lettres à un de ses amis. De cette manière nous sommes initiés nous-méêmes aux pensées de Werther, à ses résolutions intimes, à ses sentiments; nous devenons ses confidents. Foscolo n'a pas laissé échapper l'avantage qu'un tel arrangement offre, il en a profité de son côté. L'auteur italien a adopté la forme de Werther; car nous trouvons dans son roman presque les mêmes personnages que dans le roman allemand. Cependant, à côté des ressemblances, il y a des différences marquées. Wilhelm, l'ami et le confident de Werther, s'efface com- pléètement, tandis que les opinions et les conseils de Lorenzo, l'ami d'Ortis, semblent souvent avoir une grande influence sur celui-ci. On sait que Goethe a été un grand connaisseur du


