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Werther a son origine dans la vie mèême du poêete. Aussi nous semble-t-il utile de raconter en peu de mots les circonstances qui l'ont fait naitre.
Au printemps de 1772, Goethe arriva à Wetzlar. Parmi les jeunes gens qui y séjour- naient et dont il fit la connaissance, se trouvait un secrétaire de légation nommé Kestner. Celui-ci était le fiancé d'une jeune personne, Charlotte, la seconde fille de l'intendant Buff. (harlotte avait quinze ans, était svelte, blonde et d'un caractere enjoué et aimable. A la mort de sa mere elle avait pris la direction de la maison. La façon dont elle remplissait ses devoirs et élevait ses freres et scurs montrait au jeune homme la perspective du parfait bonheur domestique attendant celui qu'elle choisirait comme époux. Kestner introduisit Goethe dans la famille de sa fiancée et celui-ci ne tarda pas à étre captivé par les gräces de Charlotte. C'est un spectacle intéressant et assez curieux de voir ces deux hommes amoureux de la mêeme personne, sans que la jalousie s'en mêéle et trouble les relations entre Kestner et sa fiancée. Pendant l'été de 1772, on vivait, pour ainsi dire, à trois. On faisait des promenades fré- quentes et l'on jouissait des environs magnifiques de Wetzlar. Mais, au bout de quelques mois, Goethe, de jour en jour fasciné davantage, comprit qu'il y avait quelque danger dans la pro- longation de cette vie commune. II partit précipitamment de Wetzlar sans dire adieu à personne et retourna à Francfort. Quelques mois apres, Kestner l'informa qu'un de leurs amis communs, le jeune Jérusalem, s'était prülé la cervelle. Ce jeune homme, attaché à la légation de Brunswick, avait éprouvé dans sa carrièere quelques désagréments. Les salons aristocratiques de Wetzlar lui avaient fermé leurs portes. II vivait en mauvaise intelligence avec l'envoyé de son gouvernement. Une derniere disgrace le dégoüta de la vie. II s'était épris de la femme d'un de ses collegues, et celle-ci lui avait fait défendre sa maison. II se crut perdu d'honneur et se tua. Goethe fut vivement ému du sort malheureux de son ami. En méme temps il vit la conformité qu'il y avait entre sa propre histoire et celle de Jéru- salem. En rapportant sur celui-ci toutes les impressions qu'il avait ressenties lui-même, le plan de Werther était trouvé. Goethe a choisi la forme qui convenait le mieux à son roman. Werther communique à son ami Wilhelm, par lettres, toutes ses pensées et toutes ses réflexions. Dans les premieères lettres, le poêete nous donne d'une maniere exquise une description du caractere de son héros. Werther se plonge avec volupté dans la contemplation de la nature. Il s'abandonne completement au charme de la belle contrée qui l'entoure et semble avoir oublié que nous ne sommes pas créés pour rêver, mais pour travailler et que la vie de l'homme qui n'a pas un but sérieux est sujette à bien des désillusions.
Par hasard Werther fait la connaissance de Charlotte et apres avoir passé avec elle une soirée à un bal champétre, il se sent épris d'une vive passion pour cette gracieuse enfant, quoiqu'il soit informé qu'elle est la fiancée d'un autre. Son amour s'accroit de jour en jour. Après quelques semaines il croit remarquer que la jeune fille partage sa passion. Cette dé- couverte le rend le plus heureux des hommes. Albert, le fiancé de Charlotte, arrive sur Sses entrefaites. Werther voit clairement que, des lors, il n'a que deux moyens de se tirer de sa situation équivoque et tout à fait insupportable. Le premier serait de disputer à Albert la possession de Charlotte; la bonté de son cœur ne lui permettra jamais d'y penser sérieusement.
Apres beaucoup de combats intérieurs il se décide à fuir et à oublier dans une vie active le souvenir de Charlotte. Dans une conversation avec Albert, Werther défend passioné-


