20
travailla d'abord en 1799, puis en 1801 et en 1802. La premiere partie, seule achevée, fut jouée pour la premieèere fois le 2 avril 1803, et de nouveau le 21 décembre 1803, en présence de Mme de Stasl qui ne la gouta pas et déclara meme que, à Paris, on n'en supporterait pas le premier acte. Lorsque Goethe lut les Mémoires de la malheureuse princesse dont il fit Eugénie, ils avaient T'intéret de la nouveauté, car ils portent la date de floréal 1798, et l'on ne savait pas encore, à Weimar, ce que Mme de Stasl y répandit plus tard, c'est que l'ouvrage en question était presque une imposture, et que l'héroine du roman était peu estimée à Paris. Mais ce qui fait que la critique fait peu de cas du drame de Goethe, c'est qu'il donne trop dans la déclamation, et qu'il poursuit un but politique étranger à l'art. Tandis que, dans les Mémoires, l'héroine est uniquement victime de l'envie et de la haine de sa famille, Eugénie, che Goethe, l'est principalement de la politique:»Un dieu irrité la jeta, comme une pomme de discorde, entre deux partis qui, séparés pour toujours, se combattent avec acharnement.⸗ (Acte IV, sc. 1re.) Mais, malgré des allusions assez transparentes à la Révolution française, il n'y a pourtant pas dans»La Fille naturelle« ce que Goethe nous faisait espérer d'y trouver. Le fond sur lequel se déroule cette scene de famille n'est pas le tableau vrai de la situation politique du temps, et, pour tout dire, on est surpris de la pauvreté des conceptions politiques qu'y développe l'auteur. Décidément, Goethe se fourvoyait, en abordant ce sujet qui répugnait, semble-t-il, à son talent. Voici quelques passages de la pièce, où l'on découvré qu'il s'agit de la France d'alors:»Oh! ce temps a des signes terribles! Ce qui est en bas tend à monter, et ce qui est haut placé descend, comme si chacun ne pouvait satisfaire ses désirs confus qu'à la place de l'autre, et ne se sentir heureux qu'au milieu d'un nivellement général des conditions. Oh! résistons à ce mouvement de toutes nos forces, et conservons à notre peuple ce qui fait son bonheur.«(Acte I, sc. 5me.)»Ce royaume est menacé d'une ruine complète. Les éléments destinés à former l'Etat par leur concorde refusent de rester unis; ils se fuient, et chacun se replie sur lui-meme avec indifférence. Ou est l'esprit puissant de nos grands ancetres qui les avait forcés de s'unir pour un meme but? Ou est-il, celui qui fut le guide, le roi et le pere de ce grand peuple? II n'est plus, et ce qui reste n'est qu'un fantôme qui cherche en vain à retenir un pouvoir qui s'en va.«(Acte V, sc. 8me.)
La correspondance de Schiller et de Goethe, depuis 1794 jusqu'à 1805, permet de suivre de pres les lectures que les deux amis ont faites d'ouvrages français, pendant ces onze années. Nous en voyons défiler un bon nombre, et quelques-uns reviennent meme souvent sous leur plume, et sont les objets de réflexions et de jugements fort intéressants. Pour commencer par les auteurs les moins connus, je cite d'abord Rétif de la Bretonne, Volney, Cléry, Boufflers, Parny, Crébillon, de Tressan, Soulavie, Marmontel, puis, comme ceux auxquels Schiller et Goethe ont voué une attention toute parti- culiére, Diderot, Mme de Staëtl, Racine, Corneille et Voltaire. C'est en 1789, que les romans de Rétif de la Bretonne et, en particulier,»Le Coeur lamain dévoilé« fixa leur attention. IIl leur parut très remarquable:»Malgré tout ce que ce roman a de désagréable, de plat et de révoltant«, écrit Schiller,»j'y ai pris le plus vif plaisir. Jamais je n'ai rencontré une nature aussi vigoureusement sen- suelle; la variété des personnages, surtout féminins, qui sont introduits, la vie et la réalité de la description, la vérité caractéristique des moeurs, et la peinture fidèle du caractere français, dans une certaine classe du peuple, tout cela ne laisse pas d'ntéresser vivement. Pour moi, qui ai si peu l'occasion de puiser au dehors et d'étudier les hommes dans la vie, un pareil livre est d'un prix inestimable!« (Sch. à G. 2 janv. 98.) Goethe ayaut écrit à Guillaume de Humboldt, alors à Paris, de prendre des informations sur cet auteur, Humboldt lui fit part de ce qu'il apprit et ajouta:»Le Coeur humain dévoilé« de Rétif de la Bretonne m'a fait, comme à vous, une grande impression. Je


