qualifier de françaises de style. Les Poésies fugitives, composées alors, sont aussi de l'école française, en ce qu'elles cherchent à faire tableau et tournent volontiers à l'épigramme. Elles rappellent Chaulieu et Parny. Il y en a une qui se donne comme imitée directement d'une pièce française, c'est»La Tombe de lAmour«(Amor's Grab).
Pour ce qui est de relations personnelles avec des Français, il ne semble pas que Goethe en ait eu à Leipsic. Le seul de ses amis qui, bien qu'Allemand d'origine, lui ait procuré Poccasion de converser en langue française, sur des sujets concernant la France, fut Michel Huber. Grace à un séjour de plus de vingt ans(1742— 64) à Paris, et parce que sa femme était Française, Huber était à un haut degré francisé; l'on peut meme dire que le français était sa langue de prédilection, celle qu'il parlait dans l'intimité avec les jeunes amis qu'il aimait à réunir autour de sa table hospitalière. Sa position de professeur de littérature française à l'université, et sa réputation d'écrivain, car il avait fait de nombreuses traductions d'ouvrages allemands(de Winkelmann, de Gellert et surtout de Gessner) lui donnaient vis-à-vis de Goethe une certaine autorité qui fait supposer que, outre le plaisir que celui-ci trouvait dans sa conversation, il en retira aussi de l'instruction et, en particulier, des informations unouvelles et des idées sur la littérature de la France. Nous savons, par les lettres que Goethe écrivit plus tard à ses amis de Leipsic, qu'il garda toujours un bon souvenir de Huber.
Mais ce n'était pas seulement directement par les ouvrages français, ou par tel ou tel rapport personnel avec des demi-Français que la littérature française continuait de s'imposer à Goethe; son influence lui parvint meme par l'organe de quelques professeurs allemands attardés de l'université leipsicoise.
En effet, Gottsched enseignait encore, et, bien que le jeune étudiant se fat laissé persuader par Mme Boehme de ne pas s'inscrire son auditeur, il lut pourtant son»Art poétique«, dont les prin- cipes, chacun le sait, étaient empruntés aux théories et aux modèles frangais. Gellert meme, qui fut à cette époque le principal conseiller littéraire de Goethe, n'était guère plus avancé en fait de système. II imposait à ses éléves l'étude du»Cours de Belles-lettres« de Batteux, traduit par Ramler, le même ouvrage que Goethe appela plus tard»l'évangile à demi vrai de l'imitation de la belle nature«. Si Gellert ne proposait pas Corneille et Racine comme modèles à ses élèves, il leur louair les comédies larmoyantes de La Chaussée, en leur recommandant le genre dans une dissertation latine »De comoedia commovente.«(Elle a été traduite par Lessing.) Ses propres ouvrages témoignent. aussi de l'influence frangaise; car qui ne songe à Lafontaine, en lisant les fables de Gellert, à J. Bap- tiste Rousseau, à propos de ses Odes, à La Bruyeèere, à l'occasion de ses Caractères, à Destouches et La Chaussée, à propos de ses comédies. Les écrivains allemands que Goethe gouta le plus, à cette époque, étaient Weisse et Wieland qui sont, chacun à sa manière, de l'école française. Christian Félix Weisse a composé un grand nombre de petits opéras dont Hiller fit la musique et qui, pour le genre de la composition, rappellent les opéras de Favart. La comédie des»Poètes à la mode«, absolument dans le gout français, fit tant de plaisir à Goethe, qu'il en prit chaleureusement la défense en plein salon Boehme. Lorsque parut le»Musarion« de Wieland, sa satisfaction ne fut pas moins grande. II se rappelait encore comme vieillard l'émotion qu'il éprouva, lorsque Oeser lui en lut les premieres pages. Il n' y a pas jusqu'au dilettantisme en dessin, auquel Goethe se livra vers la fin de son séjour à Leipsic, qui ne montre des traces de l'influence française; car Oeser avait beau etre admirateur de Winkelmann et prôneur de l'art antique, il n'en était pas moins, dans ses propres ouvrages, imita- teur du genre allégorique que Boucher avait illustré et mis en vogue. La maxime meme qu'Oeser allait répétant à son docile élève, que»l'idéal de l'art, c'est le repos et la simplicité« devait l'induire en erreur, puisqu'elle n'était, à tout prendre, qu'une direction pour la forme, qui permettait de regarder le fond comme indifférent. Racine aussi avait pour idéal la simplicité et le repos.


