LE PECHEUR, SA FEMME ET LE CARRELET 21
Ah! ma femme cette Isabelle Ne vit pour moi, elle vit pour elle.
—„Eh bien! que veut-elle donc?“ dit le carrelet.
— Hélas! lui répondit-il, ma femme veut être roi!—
—„Retourne chez toi, ta femme est roi,“ dit le carrelet.
Le mari s' en alla, et, comme il s'approchait du palais, il apergut une quantité de sol- dats avec trompettes et tambours, et sa femme assise sur un trône d'or émaillé de diamants, et portant sur la téête une couronne d'or; et, de chaque côté du trône, était une rangée de dames d'honneur(six pucelles), chacune d'elles étant moins grande d'une téte que celle qui la précédait.
— Ainsi, dit le mari, maintenant te voilà roi!
— Qui, répliqua-t-elle, je suis roi! Et, après l'avoir contemplée quelque temps dans sa gloire:
— C'est une belle chose, femme, ajouta le mari, que tu sois devenue roi; maintenant nous n' avons plus rien à désirer.
— Au contraire, mon homme, dit-elle; ceci a duré assez longtemps, je n'y tiens plus; maintenant que je suis roi, je veux être empereur!
— Hélas! femme, dit le mari, à quoi bon d' étre empereur?
— Homme, dit-elle, va trouver le carrelet: je veux être empereur!
— Mais femme, reprit le mari, le carrelet ne pourra pas te faire empereur, et moi, je n'ai nulle envie de lui dire cela.
— Je suis roi, dit la femme; toi, tu n' es que mon mari: ainsi va bien vite trouver le carrelet.
Le mari s'en alla, et pendant le trajet il se disait à lui-mèême:„C' est vraiment abuser, c'est aller trop loin que de demander à devenir empereur, et le carrelet finira par se fâcher.“
Gependant il arriva au rivage. Les eaux étaient noires et troubles, et le vent soufflait avec un bruit Krldert puis il s' approcha de la mer, et dit:
Eh bien! mon trèͤs-cher et bel ami, Carrelet! dans la mer viens ici! Ah! ma femme cette Isabelle
Ne vit pour moi, elle vit pour elle,
—„Me voilà,“ le carrelet lui dit,„que veut-elle donc?“
— Hélas, reprit le mari, ma femme veut éêtre empereur.
—„Va-t'en chez toi,“ répondit le carrelet,„elle est empereur à présent.“
Le mari s'en retourna chez lui, et, en arrivant, il aperqut sa femme assise sur un trône d'un seul bloc d'or portant sur la tète une couronne à-peu-près de quatre Pieds de haut; de chaque còté du trône se tenait debout un double rang de guerriers, depuis le géant des géants jusqu' au nain des nains, le dernier desquels n'était pas plus grand que le petit doigt. Vis-à- vis d'elle étaient debout et les princes et les comtes; le mari, s„approchant de sa femme, lui dit:
— Eh bien! femme, maintenant te voilà empereur!
— OQui, répondit-elle, je suis empereur!
— 0O femme! reprit-il, en élevant son regard jusqu' à elle, c'est une belle chose que tu sois empereur.
— Homme, répondit-elle, ne reste pas paresseux ici; maintenant que je suis empereur, j'ai l'idée de devenir pape.


