VI
sur tous ces soi-disants beaux esprits qui n'avaient fait que rabaisser et avilir la poé- sie par leurs sottises. C'est en faisant ainsi ouvertement la guerre au mauvais goüt par les mémes principes qu'il a depuis réunis en systéme dans son Art poétique, que Boileau, selon ses propres paroles, plaidait la cause de la raison contre la rime, c'est- à-dire, la cause du sain esprit national contre les absurditès d'une mauvaise école de poésie, et qu'il commencait à former les nourrissons du Parnasse français. Et chose remarquable! à peu près dans le méme temps qu'il écrivait ses satires, les préceptes qu'il y donnait, furent secourus et comme confirmés par des pièces de poésie toutes conformes à son goüt, et qu'on compte encore de nos jours parmi les plus beaux orne- ments de la littérature française.
Car d'était justement dans ce temps-là que Racine écrivait Andromaque et Bri- tannicus, que Molière imaginait le Tartuffe et le Misanthrope, et que la Fontaine com- posait ses fables les plus charmantes. On y reconnaift bien T'influence de Boileau, et c'est sans-contredit l'un de ces plus beaux titres que d'avoir, par ses legons et par ses conseils, dirigé et en quelque sorte formé les esprits de ces grands poèëtes et de leur avoir montré la voie qu'il fallait prendre pour arriver au plus haut degré de perfec- tion. Voilà une chose d'autant plus remarquable que Boileau, comme poòte, était sans doute bien au dessous de ses célèbres amis. Aussi ce n'est que par la supériorité de sa raison, que cet esprit si juste et délicat pouvait exercer une influence si éminente sur des esprits bien plus élevés, plus féconds et plus étendus que lui-même. Pour apprécier bien cette influence, suffit-il de dire qu'on peut douter à juste titre qu'à moins de leur étroite-liaison avec Boileau, ces poètes eussent jamais réussi à pousser le genre que chacun d'eux cultivait, à cette perfection qui fait sans cesse admirer la plupart de leurs ouvrages comme des chefs-d'oeuvre incomparables de la poésie fran- caise? Ainsi donc, pour le dire en peu de mots, le grand mérite de Boileau consiste à avoir arraché la poësie de son siècle au maniéré, au faux-brillant, à l'imitation des perversités du goũt étranger, et à l'avoir ramenée dans la voie que les anciens auteurs des meilleures époques avaient suivie.
Il est aisé de remarquer à quel point, sous ce rapport, Boileau ressemble à Horace. Celui-ci, n'avait-il pas, lui aussi, pris la täche de défendre le bon goũt contre les atteintes dont il était menacé? C'est à la vieille école de poésie qui s'en tenait aux traditions usées de la république romaine, que le fils d'un affranchi déclara la guerre, et en même temps qu'il frappait de ridicule les bizarreries d'une versification inculte et surannée, il désapprouvait à haute voix les excès de vanité de l'école nou- vellement établie, dont, d'ailleurs, il était le défenseur le plus habile et le plus éloquent.
Doué d'un jugement fin et rapide, d'une pénétration extréme, d'une vaste et solide érudition et par-dessus tout d'un goũt délicat et pur, il voulait régler les études des poòètes contemporains sur les auteurs grecs, qu'il avait reconnus comme les modèles éternels du vrai et du beau dans les ouvrages d'esprit. Ce sont ces qualités qui ont donné à Horace non-seulement une espèce de supériorité sur tous les illustres poètes


