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Une douzaine d'années s'étaient écoulées depuis que nous l'avons vu, vivant paisiblement auprès de son ami Pierre Paulmier. Nous avons dit qu'une idée Pobsédait et cette idée, nous avons déjà eu occasion d'en parler au debut de cette étude,— était de ramener la religion chrétienne à sa pureté primitive, en faisant ce que n'avaient fait ni Luther, ni Calvin, en procédant à une réforme plus radicale encore et en élaguant du tronc de l'Eglise tout ce qui lui paraissait des excroissances parasites, tout ce qui n'était pas conforme au texte sacré des Eeritures: il voulait rétablir sur sa base naturelle, l'édifice de la doctrine chrétienne, et cette base ne pouvait être que le Christ. ¹) Cette pensée, à laquelle on aurait pu croire qu'il avait renoncé pour toujours, ne l'avait pas abandonné un instant. Tandis qu'il semblait entièrement absorbé par des recherches scientifidues d'un ordre tout différent, elle se transformait peu à peu au fond de son cerveau, y subissait le mystérieux travail de la maturation et s'apprétait à éclore. La genèse de cette œuvre qui résume toute sa doctrine et qu'il intitula„Restauration du Christianisme“ ²) fut lente et difficile. A plusieurs reprises, et notamment en 1542, il avait renoué des relations avec Calvin et lui avait écrit pour lui communiquer ses idées et lui soumettre ses doutes en matière de foi. Calvin avait répondu, et pendant un certain temps leur correspondance s'était maintenue, tou- jours sur le terrain religieux, dans des termes sinon affectueux, du moins courtois. Cependant la discussion s'était aigrie, l'on en était de part et d'autre venu aux grossièretés, aux injures méême. L Espagnol avait pris vis-à-vis de Calvin un ton arrogant et railleur qui avait pro- fondément blessé celui-ci: il le traitait comme un maitre qui fait la leçon à un écolier entété. „Puisque tu ne sais pas, lui dit-il, faire la différence entre un paien, un juif et un chrétien, je t'instruirai sur ce point.“ Vers la fin de 1545 Servet avait envoyé son manuscrit de la Resfitutio à Calvin. Ce dernier avait répondu par l'envoi de son Institution chrétienne, et avait éerit à son ami Farel:„Servet m'a écrit derniérement et a joint à sa lettre un gros volume de ses réveries, en m'avertissant avec une arrogance singulière que j'y verrais des choses étonnantes, inouies. II m'offre de venir ici(à Genève) si cela me plait, mais je ne veux pas engager ma parole; car s'il venait, je ne souffrirais jamais, pour peu que j'eusse de crédit dans cette cité, qu'il en sortit vivant.“³) Des lors il rompit complètement avec Servet, et bien que celui-ci essayèt à plusieurs reprises de renouer la correspondance, soit directement, soit indirecte- meut par l'intermédiaire du hbraire Jean Frellon de Lyon, Calvin resta muet et garda le manuscrit. Rebuté par Calvin, l'Espagnol crut qu'il réussirait plus facilement auprès des amis du réformateur. Il s'adressa donc à Viret et à Abel Popin, mais sans plus de succès. Dans une lettre à ce dernier, le fougueux Espagnol ne mesure pas ses termes, et se laisse emporter à faire à son correspondant, pasteur à Genève et aux collègues de celui-ci, des objections qui sont autant d'injures mordantes.„Votre Evangile, lui dit-il, est sans le Dieu unique, sans la vraie
¹) Video Christum a Christianis ignorari. Video Christianos dici, qui nesciant, in quo Christianismi fides consistat. Et videns ingemisco.— Christ. Rest. p. 199.
²) Christianismi restitutio.— Totius ecclesiae apostolicae est ad sua limina vocatio, in integrum restituta cognitione Dei, fidei Christi, justificationis nostrae, regenerationis baptismi, et caenae domini manducationis. Resti- tuto denique nobis regno cœlesti, Babylonis impiae captivitate soluta, et Antichristo cum suis penitus destructo.
3) Calv. op., XII, col. 281, lettre du 13 février 1546.


