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pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel. Le jeune étudiant ne se doutait guère en méditant le texte, que plus tard on en tirerait précisément les considérants juridiques de sa condamnation. Pour le moment il concluait qu'une réforme en matière de droit était nécessaire. C'est dans cette disposition d'esprit qu'il fit la rencontre d'un livre: Servet trouva la Bible, et dès ce jour sa destinée était irrévocablement fixée. La Bible exerça sur lui une sorte de fascination: il la lut et la relut non pas deux ou trois, mais cent et cent fois. C'était la source de toute science, de toute philosophie. ¹) Rien n'est superflu dans la Bible, chaque mot est important; dans ce livre descendu du ciel, Dieu même a tracé les limites où l'homme doit s'arrêter, quiconque les franchit, tombe dans le domaine des songes. ²)— Si en la lisant, tu n'y prends goüt, c'est que tu as perdu la clef de la science, Christ, mais tu la retrouveras facilement si tu ne te lasses de frapper à la porte. ³²) Dès ce jour Servet fit de la Bible son étude assidue. ¹)
Nous avons déjà dit quel avait été pour Servet le résultat de ses étudas de la scolastique, la négation du dogme de la Trinité. Une fois en possession de la Bible, il appliqua à l'étude, des livres saints les procédés qui lui étaient devenus familiers. Il soumit de nouveau à un scrupuleux examen tout ce que les scolastiques lui avaient enseigné. Mais la vulgate qu'il avait entre les mains ne lui suffisait plus; il sentit le besoin de remonter aux textes originaux et il se mit à étudier le grec, puis l'hébreu. Il ne se borna pas à méditer le texte sacré; le cercle de ses recherches s'agrandit, il interrogea les pères de l'Eglise, de préférence les plus anciens, ceux qui sont antérieurs au concile de Nicée et qu'il tenait pour les plus dignes de foi et plus près de la pure doctrine évangélique. Il demanda aux docteurs israélites ce qui pouvait ''éclairer dans ses recherches: il fouilla jusque dans l'alcoran pour y trouver les paillettes d'or qu'il renferme, et non point, comme on le lui reprocha plus tard, pour y trouver une arme de plus contre le christianisme.*) Comme il avait abandonné les scolastiques de l'école religieuse, il abandonne les scolastiques du droit et s'éprend des idées larges et vraiment humanitaires d'Alciat, le grand jurisconsulte milanais. Toujours sa bible à la main, il ne fait plus un pas en avant sans la consulter et sans éprouver à cette pierre de touche infaillible, ce qu'il voit d'idées nouvelles surgir autour de lui. Ainsi se forme insensiblement dans son esprit, le plan de son premier ouvrage qui devait attirer sur sa téte de si redoutables tempétes.
Cependant, à Toulouse, d'ou était partie jadis la défense de lire la Bible(1229), vivaient un
¹) Omnem philosophiam et scientiam ego in Biblia reperio.— De Trinit. error. fol. 52 b.
²) Si liber de coelo descenderet, credisne aliquid superfluum et ad eruditionem impertinens in eo posse contineri?— 1. I. fol. 32 b.— Figmenta enim sunt imaginaria, quae scripturae limites transgrediuntur (1. 1. fol. 81 b).
3) Nam si eam legendo, gustum non capias, eo est quia perdidisti clavem scientiae, Christum: quem sine intermissione pulsando, facile recuperabis(fol. 78 b).
4)... il a été estudieux de la saincte Escripture, ayant zèle de vérité et pense avoir vescu comme vray chrestien,— Inter. d. Genève— 23 aodt.
⁵5) Interrogé sur l'emploi qu'il avait fait de l'alcoran, il répondit qu'il l'avait cité pour la plus grande „gloire de nostre Seigneur Jésus-Christ, pour ce que le dict Alcoran en dict tout plein de bien,“ et que, lors méme que ce livre est mauvais, il a pu se servir de ce qu'il renfermait de bon,„parce quen ung meschant livre, on peult bien prendre de bonnes choses.“— Rilliet de Candolle. Relat. du Proc. crimin. contre M. S. p. 67.


