9— un professeur qu'ils n'aimaient pas: ils tombèrent à coups de rapière sur ses auditeurs, Espagnols pour la plupart, et les chassèrent de la salle. Le sénat, pour punir cette infraction aux régle- ments universitaires, décida qu'un glaive serait désormais suspendu au-dessus de la porte. Alors les récalcitrants s'attroupèrent, et après avoir brisé les chaires des professeurs et les bancs des élèves, mirent le feu à la salle des cours. Ce ne fut qu'à grand' peine qu'on réussit à sauver les autres baâtiments destinés aux études et aux logements des professeurs. Mais trois collèges avaient été détruits de fond en comble.
Cet acte de barbarie excita l'indignation des bourgeois. IIs courent aux armes, et aux cris de„Sus aux étudiants! mort aux chiens!“ ils les poursuivent, les enferment dans le quartier qui leur était réservé, et se mettent en devoir de les massacrer tous. Alors s'engagea une furieuse mêlée. Le combat dura jusque dans la nuit. Trois cents étudiants réussirent à se frayer un passage jusqu'à l'une des portes de la ville. Beaucoup se noyèrent dans la Garonne; plus d'une centaine furent pris et jetés en prison; l'auteur du tumulte, qui se livra lui-méême, fut mis en croix par l'ordre du sénat; les autres furent chassés; quant à ceux qui avaient échappé, ils furent brülés en effigie, et il fut décrété que, en quelque lieu et en quelque temps qu'ils seraient appréhendés, ils expieraient leur méfait sur le bücher. Le feu, le fer et l'eau, tels étaient déjà depuis longtemps les moyens ordinaires de répression: bien des années devaient s'écouler encore avant qu'on en connüt d'autres. On pourrait croire qu'en de pareilles conditions, il ne pouvait être question à Toulouse d'études sérieuses. Cependant il en allait autrement, professeurs et élèves travaillaient avec zèle, et la réputation de l'université ne faisait que s'accroitre.
Découragé par les contradictions métaphysiques auxquelles il s'était douloureusement heurté dans ses études de la doctrine autoritaire théologique, le jeune Espagnol éprouva une sorte de soulagement en abordant la science du droit. II sentait sous ses pieds un terrain plus solide, il le croyait du moins au début, et se mit à travailler avec une nouvelle ardeur. Cependant, à mesure qu'il avançait, la jurisprudence perdait peu à peu ses charmes, et il ne tarda pas à s'apercevoir que cette science, telle qu'on la lui enseignait, n'était guère qu'un moyen d'exercer l'esprit aux subtilités de la dialectique d'Aristote. C'était encore, comme dans la scolastique religieuse, l'éternel distinguo. L'enseignement d'un Alciat eüt eu sans doute pour Servet des résultats tout autres, mais Alciat était ailleurs. Calvin eut le bonheur d'entendre ce grand maitre. A l'école d'Accurse, le Florentin, dont la méthode faisait encore autorité, Servet n'apprit guère que quelques distinctions nouvelles, et quelque peu de critique; il se perfectionna encore dans l'art de la dispute scolastique assaisonnée d'injures mordantes à l'adresse de l'adversaire: ¹) c'était alors les„espices“ de la discussion. Un jour, en feuilletant le code Justinien, ses regards tombèrent sur un titre qui le frappa, il lut:„De la sainte Trinité, de la Foi catholique, des Hérétiques, des Apostats.“— II vit là, immédiatement, un empiètement du
¹) Rabelais, l'immortel railleur, contemporain de Servet, dit en son Pantagruel(Liv. II. ch. V.):„La glose de Accurse est tant salle, tant infame et punaise que ce n'est qu'ordure et villenie.“—„En matieère scholastique dira Servet 25 ans plus tard, en présence de ses juges, nommer quelqu' un blasphémateur ce n'est point accusation, et c'est aujourd'hui commun en matière de disputation.“


