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belle que Paris. Un millier de maisons de bois de sapin se groupaient plus ou moins pitto- resquement autour de l'antique et fameux hôtel de ville, le Capitole. Au nord-est s'élevait, inachevée encore, la cathédrale; plus près du fleuve, le palais de l'archevéque étalait sa masse grisätre de marbre et non loin de laà, on apercevait les échafaudages qui servaient à la con- struction de l'hôtel d'Assezat que François premier faisait bätir, sur les plans du Primatice, pour sa sœur Marguerite. De l'autre côté du fleuve se voyait l'Académie des Jeux floraux fondée par Clémence Isaure. Toute la cité était entourée d'un mur garni de cent tours. Le faubourg de St. Cyprien donnait entrée à la ville du côté de l'Espagne, et le pont par lequel on pénétrait dans Toulouse propremente dite, portait le nom de pont St. Michel. La ville fit au jeune Tudélitain l'effet d'un temple immense.
Partout des crucifix, des images de saints, des reliquaires; les cloches des nombreux monastères retentissaient incessamment; jour et nuit on disait la messe et des processions sans fin parcouraient les rues. Servet m'avait encore rien vu de pareil. C'était une ville chrétienne et de bonnes mœurs que Toulouse; la discipline y était sévère, et messieurs les capitouls (magistrats municipaux) y tenaient la main. Malheur au passant qui ne se découvrait pas devant une image sainte, qui ne fléchissait pas le genou quand tintait la cloche de l'Ave Maria, ou qui se permettait de manger de la viande un vendredi! Une accusation en forme l'amenait devant le tribunal, et prompte justice était faite de l'hérétique. A l'une des arches du pont, était suspendue une cage de fer. Elle était destinée. selon l'énergique expression des registres du Capitole,„à tremper les blasphémateurs du nom de Dieu.“ Le condamné y était enfermé, puis la cage s'abaissait lentement, plongeait dans les eaux du fleuve, remontait au bout d'un instant, plongeait de nouveau, et cela se répétait jusqu'à ce que le malheureux qu'elle contenait eüt cessé de vivre. La place qui s'étend entre le couvent des Franciscains et le collège de Foix avait été, dix ans auparavant, la scène d'une étrange cérémonie. Au chant des hymnes sacrées, toutes les cartes à jouer et les dés que contenait la ville,— et il devait y en avoir beaucoup, les étudiants étant fort nombreux,— avaient été solennellement brülés au nom de la morale.— Ce qui excita au plus haut point l'intérét de notre Navarrais, ce fut de voir resplendir, écrit en lettres d'or, sur les portes de la ville, sur les ponts, sur les fontaines, au coin des rues, partout, le nom de Jésus. Toulouse était la ville du formalisme religieux par excellence: les bourgeois y étaient„confits en dévotion.“ Un tout autre esprit animait les étudiants. Toulouse était l'université où, dit la chronique, on dansait le mieux et où l'on maniait le mieux l'épée. Les corporations y étaient en grand nombre. On y comptait le corps des Gaulois, celui des Aquitains, des Bretons, des Espagnols, des Allemands, etc. La religion néanmoins,— et pour cause— n'y était pourtant pas mise en oubli, et chaque corps avait son saint patron et ses jours de féte. Comme partout et de tout temps, la jeunesse étudiante de Toulouse était turbulente. Souvent les disputes et discussions(literariae altercationes) qui avaient lieu comme exercice on amusement entre les représentants des différents corps, dégénéraient en rixes sanglantes. Les professeurs qui déplaisaient ou qui par leurs rigueurs avaient excité la haine des étudiants, étaient conspués, poursuivis, maltraités. Il arriva même que ces rixes provoquèrent de sérieux désordres. Un jour, certains mécontents envahirent la salle où enseignait


