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qu'il aimait, et il entra joyeux au service de son nouveau maitre. Le secrétaire de 14 ans était d'un esprit inquiet et chercheur. Tout en s'acquittant avec zèle des devoirs attachés à son emploi, il continua ses études. Il avait, avec Angleria, abordé la scolastique; déja il s'était heurté aux mystères de la religion. Lorsque le maitre en avait parlé à ses élèves, il leur avait donné à entendre que c'était une sorte de noli me fangere qu'il fallait croire par le cœur et non s'efforcer de comprendre par l'esprit. Servet avait écouté respectueusement les paroles du vieillard, mais il avait continué à chercher. Quintana, à qui son secrétaire demanda de nouvelles explications et soumit les doutes qui le tourmentaient, lui répondit que les vérités divines avaient été révélées à l'Eglise et que c'était précisément cette révélation qui distinguait, entre toutes, la religion chrétienne. Puis, comme source ou il pourrait puiser les enseignements de cette supréme doctrine ecclésiastique, il lui conseilla d'étudier les écrivains scolastiques, et il lui mit entre les mains toute sa bibliothèque. C'est là qu'il devait trouver les armes au moyen desquelles il pourrait combattre les ennemis de l'Eglise, réfuter victorieusement toutes leurs objections, et les convaincre de la vérité de la religion révélée.
A cette époque, la scolastique qui ne jetait plus ailleurs que les mourantes lueurs d'un feu qui s'éteint, se ranimait en Espagne. Absorbé par les péripéties d'une lutte plusieurs fois centenaire, la guerre contre les Maures, le peuple espagnol n'a pas produit durant tout le moyen dge, un seul scolastique de renom, le loisir lui manquait. Cette guerre une fois terminée par la chute de Grenade, on s'efforça de regagner le temps perdu, et dans toutes les universités de la péninsule, à Salamanque, à Burgos, à Alcala de Henarès, à Lérida, à Sara- gosse, la scolastique fut cultivée à outrance. Michel Servet aimait la discussion: la nouvelle science lui plut, et il ne tarda pas à y devenir maitre. A quelques égards, on peut dire qu'il a été le premier et le plus grand des scolastiques espagnols. Cependant, en développant outre mesure son goũt inné pour la dispute, la scolastique lui devint fatale: elle fut la cause du plus grand nombre des déboires qui troublèrent son existence et, Calvin aidant, elle le conduisit au bücher. Trois années s'écoulèrent dans la recherche de la vérité, seule capable de convaincre les plus endurcis, et le jeune apôtre de la grande mission, lui qui voulait amener les dmes captives à Christ sans le bruit des armes,¹) se convainquit de l'impuissance complète de la scolastique à convertir les infidèles; découragé, il sentit le doute grandir et l'envahir peu à peu. Au début de ses études Servet était aussi croyant orthodoxe que le premier venu des gentilsnommes aragonais au XVIè siècle; en achevant la dernière page de Jean Majoris, il était devenu, malgré lui, et ce qu'il resta toute sa vie, antitrinitaire, dans le sens que l'Eglise donnait à ce mot. ²)
Son père, qu'il avait tenu au courant de ses travaux, commençait à concevoir quelque inquiétude de la tournure que semblaient prendre ses idées en matière religieuse, et il crut le moment venu de donner aux études de Michel une tout autre direction: il l'envoya donc hors d'Espagne étudier les lois. S'il choisit l'université de Toulouse, ce n'est pas que la péninsule manqudt alors de facultés ouù il füt possible de faire de bonnes études de droit, mais plusieurs
¹) Sine strepitu armorum mentes ducere captivas. 2) Tollin.— Servet's Kindheit etc. p. 591.


