Aufsatz 
Jose-Maria de Hérédia
Entstehung
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décrire, mais il décrit avec tant de puissance qu'il évoque en nous la vue immédiate du tableau qu'il trace. LeBain nous en fournit un exemple intéressant: il n'a rien que de purement descriptif, mais cette des- cription est si vivante que nous croyons assister réellement à la scène, et que nous éprouvons à la lecture du sonnet le méême sentiment que nous aurait suggéré la réalité: Ce sentiment sera ici celui d'une hu- manité primitive, exubérante de forces, encore proche de la nature, qui aime à s'y replonger et à y exercer sa vigueur. Nons avons donc dans ce court sonnet l'évocation puissante de toute une épopée.

La première strophe nous présente les trois personnages du poème: l'homme, sa monture et la mer, et les caractérise par leurs traits essentiels. Tous trois sont des sortes de titans, mais chacun en son genre: l'homme et la béte(le poète les confond ici à dessein, puisqu' en réalité tels qu'un centaure ils ne forment plus qu'un) sont souples et nerveux, et leur vigueur musculaire s'exprime admirablement par le raccourci de ces trois épithètes si rapides et accolées sans liaison: nus, libres, sans frein. L'Océan, au contraire, plein de majesté déploie en un long vers les merveilles de ses attributs: c'est l'onde amère, se pulvérisant en une brume d'or. Le rythme ici, par le contraste de l'hémistiche entrecoupé et d'un vers large et plein, fait ressortir davantage l'opposition des deux forces naturelles en présence:

L'homme et la béte, tels que le beau monstre antique, Sont entrés dans la mer, et nus, libres, sans frein, Parmi la brume d'or de l'äcre pulvérin,

Sur le ciel embrasé font un groupe athlétique.

Tout ce quatrain offre l'allure large de l'épopée: il me semble même que l'article défini du début confère à cet homme et à cette béête une généralité, un recul historique, familiers aux héros de la- gende des siècles.

Le deuxième quatrain nous dépeint la joie physique qu' éprouvent les deux baigneurs au contact de l'eau: qui a vu la mer connait l'ivresse excitante de son atmosphère salée et sentira, tellement forte est ici l'évocation de Hérédia, le frémissement du centaure se prolonger jusqu' à lui; le poète ici se double d'un physiologue, attentif aux moindres détails de nos sensations:

Et l'étalon sauvage et le dompteur rustique, Humant à pleins poumons l'odeur du sel marin, Se plaisent à laisser sur la chair et le crin Frémir le flot glacé de la rude Atlantique.

Dans le tercet suivant, nous voyons l'émotion se modifier au gré du flot. La houle arrive; le vers alors suit exactement le mouvement de la vague: il se hâte d'abord, court, puis s'arréte, pour ne reprendre sa marche qu' après une pause légère qui correspond exactement au moment la vague, incertaine, va retomber en se divisant. L'homme et la béèéte hurlent alors avec une joie sauvage et nous percevons distinctement, à travers le vers brisé et comme haletant, leurs accents frénétiques et mal articulés: la strophe ici encore se termine par une image éclatante.

La houle s'enfle, court, se dresse comme un mur Et déferle. Lui crie. Il hennit, et sa queue En jets éblouissants fait rejaillir l'eau bleue.

Dans les derniers vers l'émotion des baigneurs atteint son paroxisme. L'homme et la béte, sous la rude étreinte du flot, ont confondu leurs formes.

Le début est comme tout effaré de cette chevelure qui s'agite dans le ciel; puis le vers subitement se ressaisit, se raidit, et, par un effet de brisure déjà signalé, oppose à la poussée gigantesque du flot l'attitude rigide et cambrée de l'homme et de la béte.

Et, les cheveux épars, s'effarant dans l'azur, Ils opposent, cabrés, leur poitrail noir qui fume, Au fouet échevelé de la fumante écume.

Cette poésie est remarquable par l'abondance et la richesse des images; elle ne l'est pas moins par sa beauté plastique et la science du rythme. Hérédia a saisi les rapports mystérieux qui existent entre les choses et les mots et en reliant ceux-ci suivant un art délicat, réussit à modeler les formes qu' il voulait