Chez Hérédia, au contraire, le vers final semble élargir cet horizon jusqu' à l'infini et prolonger par là
le sonnet au delà de ses limites naturelles. Rappelez-vous p. ex. le dernier vers d', Antoine et Cléopâtre“: Toute une mer immense ou fuyaient des galères
où l'on voit fuir vers des horizons sans bornes les galères de l'imperator vaincu; ou encore la fin des
Conquérants“:. 4 „Lonq Ils regardaient monter dans un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles il semble que ces vers nous fassent pénétrer tout le mystère de l'infini des mondes.
La plupart des sonnets de J. M. de Hérédia évoquent en nous l'idée de tableaux ou de statuettes. Nous voyons les Nymphes remplissant le bois de leurs ébats joyeux; Artémis faisant voler les traits de son arc tendu, ou Persée et Andromède que l'étalon divin emporte à travers la nuit bleue; nous voyons les rois mages présentant l'or et l'emncens au fils de Dieu, les femmes bretonnes à genoux sur le roc, attendant le retour des pécheurs hardis; nous voyons le soleil couchant, mourant sur un ciel riche et sombre, fermer les branches d'or de son rouge éventail, enfin, l'athlète fuyant vers l'arène, les bras tendus, l'oeil fixe et le torse en avant.
Ces sonnets, si peu nombreux qu'ils soient, font défiler sous nos yeux en traits rapides l'univers et l'humanité entièere. IIs nous ramènent aux temps lointains dans„La Grèce et Sicile“, ils évoquent tour à tour l'époque glorieuse des Romains, le Moyen àâge et la Renaissance, les spectacles grandioses et mystérieux de la„Nature et du Rêve“. Hérédia aime à célébrer le triomphateur, le héros ainsi que les actions héroiques; il chante le libre déploiement de la force et de la beauté de l'homme primitif, le destin glorieux du vainqueur, le bruit sourd des batailles. Il aime le grand soleil et il nous peint la clarté chaude des pays tropicaux, mais aussi la beauté immense et triste de la mer de Bretagne. II parle de la vie simple et heureuse des bergers et de la tranquillité des champs, de la tristesse de la mort, des rèves évanouis et des royaumes disparus.
Demandons-nous, en terminant, quelle est l'impression générale que l'oeuvre de Hérédia pro- duit sur nous? C'est celle d'une maitrise entière de l'artiste sur soi-méême, par là d'un calme olympien, d'une harmonie parfaite, en un mot, de l'art le plus pur et le plus désintéressé. On ne trouve point dans cette poésie de vains problèmes philosophiques ni de dissertations passionnelles; elle respire, au con- traire, la tranquillité simple et froide des poèmes anciens. La conception de la vie et du monde qu'elle révèle se dégage facilement. La nature est bonne et magnifique, et plus l'homme l'aime et l'admire, plus il est heureux. C'est dans la contemplation des choses, de„la beauté éparse dans le monde et dans l'histoire et de toutes les oeuvres oùð l'humanité a le plus joyeusement ébauché son génie“ qu'il trouve son supréème bonheur. Tout disparait, il est vrai, tout meurt, et telle est l'idée pessimiste que Brunetière a mise en relief; mais notre poète ne se laisse pas décourager: N'est-il pas inutile de se révolter contre les lois de la nature, ne vaut-il pas mieux les accepter et se soumettre à elles. Aussi Hérédia parle de la mort sans effroi, comme du terme inéluctable de la vie. Si pourtant il passe à travers ses vers quel- que image de mélancolie, s'il pleure parfois l'illusion éternelle de réves trop beaux, d'ambitions trop vastes ou„les splendeurs éteintes des royaumes disparus“, ce n'est qu'une tristesse passagère qui n' altère point l'atmosphère sereine de l'oeuvre.
2. Commentaire de quatre sonnets.
Avant de commencer le commentaire, je renvoie aux remarques intéressantes que fit M. Jules Lemaitre dans„Les Contemporains“ sur les sonnets„Les Conquérants“ et„Le Vieil orfèvre“, et qui me semblent bien résumer les principales qualités de cet„excellent ouvrier en vers“.— Voir aussi le com- mentaire consacré par M. Chantavoine au sonnet„Le Thermodon“ dans l'Histoire de la langue et de la littérature française, par Petit de Julleville; t. VIII. p. 43.
I. Le Bain.¹)
Ce sonnet nous dévoile un phénomène curieux qui nous fait remonter à la source méême de la poésie de Hérédia. Celui-ci s'est imposé, comme on le sait, la plus stricte impersonnalité; il ne fait que
¹) Commenté par M. J. Denis, licencié-es-lettres.


