Aufsatz 
Jose-Maria de Hérédia
Entstehung
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n'écrira pas Salammbô sans avoir consulté 98 volumes pour le moins. II se double d'un historien, d'un mythologue, d'un linguiste, d'un épigraphiste, et d'un archéologue; il étudie en patient érudit les anciens mythes, les documents, les monuments; il s'informe chez les spécialistes, observe les artisans dans leurs ateliers et s'enquiert des termes techniques, spéciaux à chaque métier ou chaque objet. S'il parle d'un menuisier, tous les termes de menuiserie: rabat, bédane, räpe, polissoir se prèsentent sous sa plume(cf.le Huchier de Nazareth); les dictionnaires d'armurerie et d'orfèvrerie n'ont plus de secrets pour lui et s'il décrit une épéesoyez sürs qu'il n'omettra ni ne faussera aucun des ornements qui décorent le pommeau ou la fusée. Ces termes techniques rendent parfois l'intelligence du morceau difficile: c-'est une des raisons pour les- quelles Hérédia attendit si longtemps et attendra encore longtemps l'adhésion de la foule.

En cherchant à étre rigoureusement exact Hérédia a montré ce que peut donner en poésie l'union de la science et de l'art. Son intention n'a pas été du tout de faire servir la poésie à la science; il ne s'agit pas de mettre en vers les résultats de la science. Mais il est convaincu que cette poésie imper- sonnelle et objective doit puiser son inspiration à la même source que la science et qu'elle doit viser par- tout et toujours à la vérité et à la précision scientifique. L'alliance de la science et de la poéësie se ma- nifeste dans l'exactitude de la couleur locale dont on ne trouve guère de traces chez les romantiques. Cette couleur, ils ont pensé que ce devait être celle de leur imagination et de leurs réèves. Jamais ils n'ont avancé un fait qui ne fuͤt erroné, une date qui ne fuůͤt fausse, un renseignement qui ne fůͤt con- trouvé. Et la remarque s'applique aux plus grands d'entre eux, puisque nulle part elle ne se vérifie mieux que dans la Légende des siècles et dans les Orientales. IIs ont été les poètes de l'ana- chronisme et de l' à peu près, ce qui ne les a pas empéèchés d'être d'ailleurs de très grands poètes. Mais pour réaliser cette partie de leurs promesses, il leur a manqué la soumission et la docilité au vrai. Ce qui a fait défaut aux romantiques, J. M. de Hérédia le posséda au plus haut degré. Ses sonnets sont le triomphe de l'art savant.Chacun d'eux, dit Lemaitre, suppose une longue préparation, et que le poète a vécu des mois dans le pays, dans le temps, dans le milieu particulier que ces deux quatrains et ces deux tercets ressuscitent. Chacun d'eux résume à la fois beaucoup de science et beaucoup de réve. Tel sonnet renferme toute la beauté d'un mythe, tout l'esprit d'une époque, tout le pittoresque d'une civilisation. Cf.Le Vitrail; La naissance d'Aphrodite; les Conquérants etc.

Il va sans dire qu'une pareille poésie qui ne révèle rien des sentiments du poète ne peut captiver que quand elle joint à la précision de l'idée la perfection rythmique et plastique de la forme. J. M. de Hérédia en avait parfaitement conscience: Evoquer de belles images par des mots pleins, harmonieux et habilement disposés dans le vers, par des rimes riches, mélodieuses et bien agencées, par des rythmes cadencés et musicaux, enfin, par des vers sonores et retentissants, voilà ce qui fut toute l'ambition de notre poète. Il a voulu mettre tout l'intérét de ses sonnets dans la perfection de l'exécution.Les quatrains, les tercets déroulent symétriquement leur belle ordonnance et la régularité de leur somptueuse splendeur. Aucun heurt du vers ou du mot ne vient troubler leur prestigieuse monotonie, propice à la contemplation des mythologies ou des descriptions qu'ils révèlent. Les contours en sont purs et harmonieux; si le poète sent profondément la beauté des lignes, il en aime la précision, et cette précision est l'ame de son rythme. Ces efforts vers cette perfection artistique nous expliquent qu'en trente ans, il n'a écrit que 120 sonnets, mais parmi lesquels il n'en est guère un qui ne soit d'une facture impeccable.

Ce qu'il aimait surtout dans le sonnet, c'en était la brièveté et la forme fixe, et par suite l'obliga- tion pour lui de resserrer toute sa vision poétique dans un cadre limité. Pour vaincre cette difficulté il devait s'efforcer de mettre un frein à son imagination, de se borner aux traits essentiels et caractéristiques, d'éviter soigneusement toute impropriété, toute négligence et de ne pas semer ses images au hasard. Dans cet art d'enfermer en 14 versautant de choses que dans de longs poèmes il n'a pas son égal dans la littérature française.

Hérédia n'a pas seulement rendu le sonnet capable d'exprimerde grandes pensées, il y a ap- porté une modification que Brunetière fut le premier à reconnaitre: Jusqu' alors il était d'usage que le dernier vers limitât, resserrät le tableau, en un mot fermàt l'horizon, qui s'etait ouvert à nous au début.