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ment, nous dit-il, de ses origines espagnoles et créoles la grandiloquence de ses vers, la„grandesse“ de ses sentiments et l'opulence de sa vision; mais il a aussi du sang normand dans les veines, et il est permis de croire que c'est par là que lui sont venues ses bonnes habitudes classiques, son goũt de l'ordre et de la clarté. II a d'ailleurs fait ses études dans un vieux collège de prétres qui étaient d'excellents hu- manistes à l'ancienne mode, et il a été, par surcroit, élève de l'Ecole des chartes. Ainsi la sublimité d'i- magination du descendant des grands aventuriers, contrõlée et contenue par le lettré et par l'érudit, a éclaté avec une véhémence plus travaillée et plus süre. IIl en est résulté des sonnets si pleins qu'ils valent vrai- ment de longs poèmes et si sonores que la voix humaine ne suffit plus pour les clamer et qu'il y faudrait une bouche d'airain“.
Ces sonnets sont pour la plupart des évocations de grandes scènes de l'histoire de l'humanité ou de brillantes descriptions. Il les a publiés avec quelques autres poèmes sous le titre: Les Trophées (voir p. 3). Voici les divisions de ce livre:
I. La Grèce et la Sicile: Hercule et les Centaures; Artémis et les Nymphes; Persée et Andro-
méède; Epigrammes et Bucoliques.— II. Rome et les Barbares: Hortorum Deus; Antoine et Cléopàtre; Sonnets épigraphiques.— III. Le Moyen âge et la Renaissance:— de Vitrail à Rêves d'émail; les Con- quérants.— V. L'Orient et les Tropiques: la Vision de Khem; Pièces diverses.— V. La Nature et le
Rève: Pièces diverses; la Mer de Bretagne.— VI. Le Romancero et les Conquérants de l'or.— Cette der- nière partie n'est plus divisée en sonnets.
Sur le choix du titre„Trophées“ et sur l'idée pessimiste qui au fond se dégage de ces poésies, Brunetière, dans ses cours sur l'Evolution de la poésie lyrique en France au XIXe siècle, fait la remarque suivante: Dans ces beaux vers colorés et sonores on croit entendre„le fracas des empires qui tombent les uns sur les autres“. On y trouve toute l'amertume du néant de l'activité de l'homme, puisque enfin, de tant d'efforts, de tant de millions d'étres, voilà tout ce qui reste, quelques trophées, qu'on pourrait suspendre au mur de cette salle“.
Les trophées de Hérédia subsisteront aussi longtemps que la littérature française elle-mêème dans l'évolution de laquelle ils forment un des chainons les plus importants. Ce qui leur assure une valeur durable, c'est qu'ici la doctrine des Parnassiens(voir rem.* p. 3)— au moins au début— s'y trouve réali- sée, de la manière la plus complète, quoique sans exagération. Aucun auteur de cette école, mème son maitre Leconte de Lisle, n'est plus impersonnel que Hérédia, nul autre ne l'a surpassé dans l'exactitude de la couleur locale; chez aucun autre enfin la forme et la facture ne sont plus impeccables.
Oui, notre poète est absolument impersonnel; ses trophées sont une protestation contre le lyrisme (personnel) qui prône l'imagination, la sensibilite, la toute-puissance de l'individu, et qui cherche son in- spiration dans les émotions du poète. Rien de semblable dans les trophées de Hérédia. L'auteur ne parait pas plus dans son oeuvre que Dieu dans la nature.— II regarde les choses comme„un Dieu les verrait du haut de son Olympe, les réfléchit sans intérèt“ et n'a d'autre but que d'évoquer de belles ima- ges par des mots et des vers harmonieux. II ne se trahit méème pas par le choix des rythmes, puisqu'il s'est voué exclusivement à l'alexandrin et presque uniquement au sonnet.
Cette recherche de l'impersonnalité devait nécessairement l'amener à faire choix de la poëésie des- criptive et plastique qui emprunte ses sujets à la nature, la légende et l'histoire. Hérédia s'était rendu compte qu'en se transportant dans le passé et au sein de lointaines régions, il lui serait plus facile de contenir son émotion: car l'éloignement et le recul historique permettent toujours d'êétre plus objectif. Victor Hugo, dans les Orientales et dans la Légende des siècles avait traité des sujets analogues; le pro- cédé de J. M. de Hérédia diffère cependant beaucoup de celui de Victor Hugo. Celui-ci, quand il nous dé- peint l'Orient, se contente de le revétir de ces couleurs et ces images qu'il avait vues dans des voyages faits dans le Sud au cours de sa jeunesse; par suite il crée un Orient quelque peu factice, tel que son ima- gination exaltée le lui faisait entrevoir. Hérédia, par contre, substitue à l'imagination l'érudition: avant d'écrire, il s'entoure des renseignements les plus précis sur les époques et personnages qu'il fait revivre. Il obéit en cela au méême sentiment que son maitre Leconte de Lisle ou que le romancier Flaubert qui


