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problème dont la solution nous serait forcément défendue non seulement par l'immen- sité mais aussi par la disparité du sujet. Car la grandeur du génie de Shakespeare se manifeste dans ses tragédies, tandis que Molière n'en aà point écrit ꝰ⁴); comment donc une comparaison serait-elle possible sous ce rapport?— Si nous disions que le résultat obtenu par notre étude était, que Molière est plus grand poète comique que Shakespeare, nous franchirions encore les limites de cette étude, car nous avons choisi avec intention un sujet qui n'ait pas trop d'étendue. Nous avons voulu suivre les deux poètes sur un champ plus restreint pour établir un parallèle; c'est pourquoi nous avons pris les comédies de Plaute comme terrain commun sur lequel se sont rencontrés les deux comiques modernes. La question que nous avions à examiner était: comment les deuæ poètes ont-ils imité? Le résultat donc ne peut étre mis en rapport à autre chose qu'à cette question.
Or, ce que nous avons trouvé, c'est: Molière l'a émporté sur Shalespeare en imitaut Plaute— voilà, strictement parlant, le résultat de notre enquête; la vérité de cette thèse nous parait incontestable d'après ce que nous venons de dire plus haut. — Mais serait-il permis d'indiquer de loin où cette thèse pourrait conduire, si on la prenait comme point de départ pour d'autres recherches? Nous n'allons pas anti- ciper ici ce résultat qu'il faudra obtenir sérieusement et en bonne forme; mais le résultat de cette étude peut ouvrir une vue générale sur la tendance et la direction des esprits de Shakespeare et de Molière: le poëte français s'avance rapidement sur la voie du développement de la comédie, l'Anglais se tient au niveau de son original. Dans la tragédie c'est le contraire; Molière y échoue complétement, tandis que Sha- kespeare y déploie toute sa grandeur gigantesque.— Le résultat de cette étude est donc comme une première étape sur une route assez longue qu'il faut explorer par des recherches renouvelées. Où aboutira cette route? Axvant de l'avoir parcourue tout du long, il ne faut pas se prononcer dèfinitivement; seulement notre premidère étape nous permet d'entrevoir le terme, et quel est ce terme? L'Anglais Lewes nous le fait deviner lorsqu'il met l'Ecole des Femmes, le Tartufe et le Malade imaginaire à côté d'Othello et de Macbeth. Humbert, dans son ouvrage très-sérieux et très-éru- dit 9⁵), est du même avis lorsqu'il dit que-le caractère de l'Avare, de Tartufe, de Don Juan, d'Alceste, du Bourgeois Gentilhomme, du Malade Imaginaire et des per- sonnages principaux dans George Dandin ainsi que- dans l'Ecole des Femmes, sont créés avec la même force d'imagination que les héros des tragédies de Shalkespedre ⁰⁰).
2¹) Il y a une scule exception; selon une tradition confirmée par plusieurs biographes de Molidre, celui-ci aurait écrit une tragédie intitulée„la Thébaĩde.“ Il a eu longtemps une passion malheureuse pour le genre sérieux, passion dont le„Prince jaloux“ et ces excur- sions comme acteur dans le grand emploi tragique sont des témoignages.— Taschereau, vie de Molidère, p. 23.
96) Humbert: Molidre, Shakespeare und die deutsche Kritik. Leipzig 1869.
56) Voir Humbert, pag. 471.


