PORTRAIT DE MIRABEAU 13
ses ouvrages qui a le plus contribué à la popularité de son nom. II traite à fond tout ce qui a trait à Part si difficile de la parole, manie avec habileté l'arme de l'ironie, sait ètre grave sans ennui pour le lecteur, et plaisant sans futilité. L'exposé des préceptes qui doivent guider l'orateur, est présenté d'une manière aussi neuve que spirituelle; les portraits qu'il trace d'hommes célèbres par leur éloquence sont tracés de main de maitre. L'auteur peint d'un seul trait sa manière en ces mots: Le pamphlétaire n' aborde pas les abus chapeau bas, mais il les secoue par le menton, et leur tirant le masque, il leur dit: „Je te reconnais, c'est toil“— Ruvun NouvknEn: Nro. 17.— Stuttgart 1846.
Lorsque Christophe Colomb, après avoir sillonné l'immense étendue des mers, s' avançait tranquillement vers le continent de l'Amérique, tout à coup le vent siffle, l' clair brille, le tonnerre gronde, les cordages se déchirent, le pilote se Krouble et le navire va se perdre et s'engloutir dans les Hlots.
Mais Colomb, tandis que les soldats et les matelots prient à genoux et se désespèrent, lui, confiant dans ses hautes destinées, prend le timon, gouverne à travers les mugissements de la tempéête et l'horreur de la Pelaerde nuit, et, sehtant la proue de son vaisseau labou- rer les rivages du nouveau monde, il s'écrie d'une voix retentissante: Terre! terre!
Ainsi, lorsqus la Révolution s' égarait avec ses ancres rompues et ses voiles échevelées, sur une mer semée de rochers et d'orages, Mirabeau debout à Pavant du navire, défiait les éclats de la foudre et, rassurant les passagers tremblants, il élevait au milieu d' eux sa voix prophétique et leur indiquait du doigt les terres promises de la liberté.
Tout concourut à faire de AMfrabeaus le superbe dominateur de la tribune, son organisa- tion exceptionnelle, sa vie, ses études et ses luttes domestiques, le temps extraordinaire ouù il est apparu, Pesprit et le monde des délibérations de l'assemblée constituante, et l“ Lzerable véritablement merveilleux de ses facultés oratoires.
Il faut dans une Assemblée de douze cents législateurs que l'orateur soit vu de loin, et Mirabeau était vu de loin. II faut qu' il soit entendu de loin, et Mirabeau était entendu de loin. II faut que les détails de la physionomie disparaissent dans Pensemble, que l' homme intérieur se révèle dans ses traits, et que la grandeur de l'âme passe sur le visage et dans le discours. Or, Mirabeau avait cet ensemble, i avait ces traits, il avait cette àme; Mirabeau à la tribune était le plus beau des orateurs; orateur tellement accompli, qu'il est plus diffi- cile de dire ce qu' il ne possédait pas, que ce qu' il possédait.
— Apreès avoir donné ce petit tableau caractéristique de Mirabeau, il faut nous y ar- réter pouy rendre encore quelques fragments empruntés aux discours prononcêés par lui-méème à la tribune, en présence de l'Assemblée nationale.—
Au moment où M. Necker, ministre des finances, demandait à l'Assemblée un vote de confiance, Mirabeau, pour enlever ce vote, déploya tout ce que sa parole avait d' ironie, et tout ce que sa dialectique avait de puissance, et quand il vit l'auditoire ébranlé, il lança con- tre la banqueroute ces foudroyantes paroles:
„Oh! si des déclarations moins solennelles ne garantissent pas notre respect pour la foil publique, notre horreur pour l'infäme mot de hanqueroute,² je dirais à ceux qui se fa-
* Nous renvoyons nos lecteurs au livre à la fois instructif et amusant qu' a publié Nr. le professeur Françoi⸗ Joseph Adolphe Schneidawind, sous le titre de: Mirerbecez und seine Zeit der französischen Re- volution.— Leipzig: W. Nauck. 1831.— 1 Cicéron aurait dit: Hides publica. 2 Etym.: banco, banc, rotto, rompu, ital.


