— 9—
Tout un amas d'images horribles s'accumule au deuxième quatrain. La langue est grave et triste comme le sujet lui-mèême. La plainte de celui qui doit mourir si tôt se mòôle à un sentiment d'indignation parce que sa mort ne sera pas vengée; elle exprime une colère contenue:
Ma chair assassinée a servi de repas
Aux loups. Le reste git en ce hallier funèbre.
Et l'Ombre errante aux bords que l'Erèbe enténèbre S'indigne et pleure. Nul n'a vengé mon trépas.
Le vers subitement s'attendrit. Quelques mots suffisent à unir notre àâme à l'âme de cette mere
à qui un sort impitoyable a ravi son fils, sans lui laisser la consolation de savoir oùð est son tombeau. Peut-on évoquer une image plus simple et en mòͤme temps plus saisissante que celle de cette pauvre femme qui, voilée d'un noir lambeau, embrasse une urne vide. Peut-on trouver un rythme plus beau que celui
des deux tercets: Pars donc. Et si jamais, à lheure où le jour tombe,
Tu rencontres au pied d un tertre ou d'une tombe Une femme au front blanc que voile un noir lambeau;
Approche-toi, ne crains ni la nuit ni les charmes; C'est ma mère, Etranger, qui sur un vain tombeau Embrasse une urne vide et l'emplit de ses larmes.
L'émotion produite par le vers final, est étrangement forte. Ce dernier tercet égale en beauté exquise celui de„l'Esclave“; le poète, à mon avis, n'a produit rien de plus touchant. ¹)
4. L'esclave.
Dans cette poésie, Hérédia chante la mélancolie de la nostalgie; c'est la plainte de l'esclave re- grettant sa ville natale et sa belle amante qui résument pour lui tout le bonheur.
Au premier quatrain on reconnait l'amour du poète pour les contrastes, pour les oppositions vio- lentes de tons. Toute la misère de l'esclave se révèle à nous par le réalisme des epithètes de: nu, sor- dide, affreux. Puis aussitôt notre attention est détournée et se trouve sollicitée par la description harmo- nieuse et colorée des environs de l'ile d'Hybla.
Tel, nu, sordide, affreux, nourri des plus vils mets, Esclave-vois, mon corps en a gardé les signes—
Je suis né libre au fond du golfe aux belles lignes Ou l'Hybla plein de miel mire ses bleus sommets.
Ouù sont ces beaux jours? Jai quitté l'ile heureuse, hélas! C'est le cri d'un désespoir qui nous navre le coeur; mais la douleur s'atténue et devient plus harmonieuse et c'est moins agitée que s' exhale la plainte à l'étranger:
Jai quitté l'ile heureuse, hélas!... Ah! si jamais
Vers Syracuse et les abeilles et les vignes Tu retournes, suivant le vol vernal des cygnes, Cher hoôte, informe-toi de celle que j'aimais.
Quelle douceur dans les mots lorsqu' il dit le charme de sa belle amoureuse:
Reverrai-je ses yeux de sombre violette, Si purs, sourire au ciel natal qui s'y reflète Sous l'arc victorieux que tend un sourcil noir?
¹) Rem. Si nous parlions de l'impersonnalité de Hérédia comme de sa qualité caractéristique, nous ne voulions pas dire, comme cela se comprend, que ses vers ne touchent pas nos coeurs, ne nous permettent pas d'éprouver tous les sentiments: admiration, tristesse, joie, mais que le poète s'efface complètement devant son oeuvre et que ses sentiments personnels ne se trahissent en rien.


